MATTEO RICCI, L’APÔTRE DE L’INCULTURATION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MATTEO RICCI EST UN JÉSUITE AUX DIMENSIONS DU MONDE

Matteo Ricci (que les Français appellent parfois Mathieu Ricci) est né le 6 octobre de l’an de grâce 1552. Le 3 décembre de la même année décédait saint François Xavier, seul, sur l’île chinoise de Sancian (Shang Chuan, Guangdong), à l’époque sous domination portugaise. Saint François Xavier, contemporain et compatriote de saint Ignace de Loyola, était parti à sa demande en mission en Inde, puis au Japon, avant de partir pour la Chine, dont il n’atteindra jamais la partie continentale. C’est le père Matteo Ricci qui poursuivra son odyssée, tel Josué qui devait achever les pas de Moïse. Voici son histoire.

Matteo Ricci voit le jour à Macerata (dans les Marches en Italie), alors au sein des Etats Pontificaux. Son père est pharmacien et il est l’aîné de treize enfants. Il étudie à l’école locale avant de poursuivre au collège jésuite de Rome. La Compagnie de Jésus n’avait alors qu’une petite trentaine d’années d’existence (année de fondation : 1540), mais était déjà réputée pour son enseignement humaniste ; ainsi décide-t-il de la rejoindre en 1571, entrant au noviciat alors qu’il n’est âgé que de 19 ans. Son père s’y oppose, mais Matteo Ricci est déterminé. Il étudie à Rome et à Florence, où il enrichit son savoir en mathématiques, en droit, en philosophie et en théologie, notamment sous l’enseignement du savant franconien Christophorus Clavius, ami personnel de Galilée et célèbre pour avoir jeté les bases de notre calendrier moderne, présenté à et promulgué par le pape Grégoire XIII et qui porte dès lors le nom de calendrier grégorien, toujours en application de nos jours, ainsi que pour avoir été le premier à avoir utilisé d’autres notions mathématiques devenues essentielles aujourd’hui.

C’est là que le père Alessandro Valignano, entré au noviciat une année avant Matteo, mais déjà bien plus âgé que ce dernier, le repère. Alessandro Valignano est alors Visiteur des missions en Inde et Extrême-Orient, sorte de responsable jésuite pour toute l’Asie, responsabilité qui lui a été confiée par le Belge Everard Mercurian, 4e Supérieur de la Compagnie de Jésus. Valignano décide d’envoyer Matteo Ricci au Portugal, à la prestigieuse Université de Coïmbre, afin d’y apprendre rapidement le portugais, langue qu’il lui sera indispensable de connaître pour partir en mission dans les Indes orientales, majoritairement portugaises depuis le Traité de Tordesillas établi plus d’un demi-siècle plus tôt. Après avoir rapidement acquis une assez bonne connaissance de la langue portugaise, il quitte Lisbonne en 1577 pour Goa, ville lusophone indienne, tout comme l’avait fait François Xavier trente cinq ans plus tôt. Il termine sa formation en Indes orientales portugaises pendant encore quatre années, tantôt à Goa (portugaise jusqu’en 1961), tantôt à Cochin (portugaise jusqu’en 1663, actuelle Kerala), où il sera d’ailleurs ordonné prêtre le 25 juillet 1580, à l’âge de 27 ans.

Là, tout comme à Rome, Florence et Coïmbre, il fait l’admiration de ses maîtres et noue de solides amitiés grâce à son naturel affectueux et sa charité prévenante. Toujours sous la supervision du père Valignano, Matteo Ricci est envoyé par celui-ci à Macao, comptoir portugais faisant face à la Chine continentale, l’Empire du Milieu dominé alors par la grande dynastie des Ming qui y régna pendant près de trois siècles. Le père Alessandro Valignano avait choisi Macao comme point de départ des expéditions vers la Chine impériale, alors interdite aux Européens, et donc à la connaissance de l’Evangile ; il y expédie Matteo Ricci en 1582. Au terme d’une traversée effroyable, dans une mer balayée par les typhons, traversée pendant laquelle la fièvre manque de l’emporter, Ricci parvient finalement sur l’île, accompagné d’un seul compagnon.

Là, Ricci s’exerce encore à l’impossible. Il se met à l’apprentissage des langues chinoises, langues complexes, sans alphabet, calligraphiées en caractère dont chacun représente un mot qui revêt plusieurs sens selon les intonations et qui se fait à son tour racine d’autres mots lorsqu’on lui ajoute l’un ou l’autre trait. Matteo Ricci n’aura de cesse de parfaire sa connaissance et son écriture du mandarin, qu’il pratique déjà couramment au bout de trois mois ! – et qu’il finira un jour par gérer parfaitement. Il s’immerge aussi dans la culture complexe du pays qu’il aura pour mission d’évangéliser et s’initie aux courants philosophico-religieux qui s’y entremêlent souvent et parfois se contredisent : le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme.

Un an plus tard, en 1583, l’impensable se produit. Ayant eu vent de ses dons scientifiques et techniques, un mandarin invite Ricci à les exercer chez lui, à Zhaoqing, à une centaine de kilomètres de Canton, au bord de la Rivière des Perles. Il retrouve là-bas un compagnon et compatriote italien qui lui restera toujours fidèle : Michele Ruggieri. Michele est entré dans la Compagnie au même âge que Ricci, à l’âge de dix-neuf ans, mais neuf années plus tôt que ce dernier, soit en 1562. Matteo Ricci restera dix-huit ans dans la région, à prêcher l’Evangile et à écrire en chinois des ouvrages de géométrie et de morale religieuse.

Ce faisant, il découvre la prééminence de la caste des lettrés. La culture sera alors son cheval de Troie. Ayant compris que les bonzes étaient plutôt mal considérés, Matteo et Michele décident de changer leur angle d’approche… ainsi que leur façon de se vêtir. Ils laissent donc tomber leurs vêtements de moines bouddhistes pour ceux des lettrés et prennent l’habitude de se présenter comme « religieux qui ont quitté leur pays natal dans le lointain Occident, à cause de la renommée du gouvernement de la Chine, où ils désirent demeurer jusqu’à leur mort, en y servant Dieu, le Seigneur du Ciel. » Auprès des lettrés, ils parlent de Dieu, utilisant la sagesse et les écrits confucéens, avec soin de souligner ce qui y est semblable au christianisme, instaurant un dialogue.

Matteo Ricci adopte également les méthodes locales. Lui-même s’en explique ainsi dans une lettre qu’il écrivit à un confrère jésuite en 1586 : « Puisque nous avons banni de nos personnes le nom de bonze, qui est équivalent chez eux à celui de frère chez nous, mais en un sens très vil et déshonorant, nous n’ouvrirons en ces débuts ni église, ni temple, mais seulement une maison à prêcher, comme font leurs plus renommés prédicateurs ».
Il achève en 1589 la rédaction d’un dictionnaire portugais-chinois (le premier dictionnaire du chinois en langue occidentale) avec les deux jésuites, respectivement italien et chinois, Lazzaro Cattaneo et Sébastien Fernandez. Il est aussi le premier Européen parvenant à analyser le système phonétique de la langue chinoise et à en proposer un système de transcriptions en lettres latines.
En 1595, à l’attention du prince Jianan et des lettrés, il compose et publie le Traité de l’Amitié, son premier ouvrage entièrement en chinois et le premier jamais écrit en chinois par un Européen, qui est un recueil de cent maximes de sagesse de l’Occident. Trois ans plus tard, il traduira en latin les quatre livres de Confucius – le Daxue, le Zhongyong, le Lunyu et le Mencius – pour constater que ce maître croyait en l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme, tout en rappelant la supériorité du Christ.

Il parvient à entrer en contact avec d’autres mandarins, grâce à ses grandes connaissances en mathématiques et en astronomie, et grâce à ces contacts, il peut désormais commencer son voyage vers Pékin, la capitale impériale, située à plus de trois mille kilomètres de là. Nous entrons dans le XVIIe siècle, et Matteo Ricci a quarante-huit ans ; il veut donner sa vie à ce peuple chinois dans l’originalité de sa culture, et poursuivre le travail que François Xavier n’a pas pu achever. De proche en proche, il montera vers le nord, acceptant l’hospitalité des notables, quelques fois rejeté ; il répond déjà au désir de ses hôtes pour l’ouverture d’une école de secrétaires, d’une résidence et la construction d’une église.
Il établit une petite communauté de trois jésuites à Nankin, dans la province du Jiangsu, au bord du fameux Fleuve Bleu (que l’on appelle aussi parfois Yang Tsé), connu là-bas sous le nom de Yangzi Jiang, et qui se trouve être, avec ses 6.380 km, le plus long fleuve du continent asiatique et le 3e plus long au monde.

En janvier 1601, en compagnie du père Lazzaro Cattaneo et de deux frères jésuites chinois, il arrive à la Cité interdite, à l’invitation de l’empereur lui-même. Il est ainsi le premier Européen à être invité à la cour impériale de Pékin, auprès de l’empereur Wanli. Selon le protocole, à l’audience de l’empereur, il restait séparé des visiteurs par un rideau ; ils devaient d’abord lui avoir adressé leur portrait. Dès lors, Matteo Ricci et ses compagnons lui offrent de somptueux présents, tels une épinette, deux horloges à carillon, un prisme triangulaire en cristal réfractant le spectre solaire, ainsi qu’un grand portrait d’une Madone à l’Enfant. Sa rencontre avec les proches de l’empereur est d’ailleurs à l’origine de l’essor de l’horlogerie moderne en Chine. Il offre par la suite le dernier tirage de sa « mappemonde », l’Asie placée au centre, entre l’Europe et l’Amérique. La Chine devenait « l’Empire du Milieu ». Largement diffusé, ce planisphère faisait entrer la Chine dans les connaissances géographiques de l’Occident ; elle devenait une nation.

Dans la résidence jésuite située au cœur de la Cité impériale, Ricci reçoit beaucoup : des notables du palais, des lettrés, dont Xu Guangqi, avec lequel il se lie d’amitié. Ce dernier finira même par se convertir au christianisme et par se faire baptiser en 1603, sous le nom de Paul. Avec lui, il rédige en chinois les Six Eléments de la Géométrie d’Euclide, d’après le texte latin du père Clavius. C’est là qu’il rédige également son ouvrage le plus célèbre, le Tianzhu Shyi, le véritable sens du Seigneur du Ciel, une véritable catéchèse en forme de dialogue entre deux sages d’Orient et d’Occident. Il éblouit les lettrés par sa prodigieuse mémoire : il est capable de réciter un livre qu’il a lu une fois… Dans le même temps, Matteo Ricci enseigne les sciences au fils préféré de l’empereur. Comme l’astronomie et les mathématiques – qu’il partage pour la réforme du calendrier chinois –, la philosophie et l’horlogerie, la musique est également utilisée pour transmettre son message et opérer des conversions religieuses tout en gagnant les bonnes grâces de l’empereur. Il chante d’ailleurs des airs édifiants, souvent sur des textes traduits en chinois. Il publie à Pékin en 1608 un recueil de huit airs avec accompagnement, avec le titre Xiqin qu yi, littéralement « Airs pour cithare occidentale ». Le succès est grand : ses rééditions se succédèrent jusqu’au XIXe siècle. Et si la musique en semble perdue, les textes chinois en ont eux été conservés.

Ricci est ainsi le premier missionnaire chrétien des temps modernes, et premier Occidental, à avoir été aussi proche de l’empereur. Il est considéré comme le père de l’Église chinoise. Son travail et ses activités ont toujours eu une perspective d’évangélisation en profondeur, même s’il n’a pas cherché à baptiser en masse. En 1605, il fait édifier l’église du sud, le Nantang, actuel siège de l’évêché de Pékin. D’août 1597 à sa mort, il est le supérieur de la mission de Chine de la Compagnie de Jésus.

Il obtient une avancée majeure en 1610, alors âgé de 58 ans et au bout de ses forces, quand l’empereur accorda aux jésuites la liberté d’évangéliser. A sa mort, le 11 mai de la même année, on estime à 2.700 le nombre de Chinois devenus chrétiens. Et la moitié des jésuites œuvrant en Chine étaient chinois. Ce jour-là, l’empereur Wanli voulut honorer le sage d’Occident par une journée de deuil national, celui que les Chinois appelaient Li Ma-teou.

Sa cause en béatification, en même temps que celle de son ami Xu Guangqi, court à Rome.

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